L'HOMME MODERNE
Un essai sur le film «The Man Who Wasn't There»
“Life is a tale told by an idiot, full of sound and fury, signifying nothing.“
Shakespeare, Macbeth, Act V, Scene 5
Cette idée que Shakespeare a exprimée au XVIIe siècle a trouvé écho chez des penseurs et des artistes contemporains. Parmi eux se trouve l’écrivain français Albert Camus, que l’on associe souvent au courant philosophique de l’existentialisme. Si cette association est inexacte, il n’en demeure pas moins que Camus, dans son essai Le mythe de Sisyphe publié en 1942, a exprimé avec une justesse hors du commun la sensibilité du XXe siècle en proie au chaos moderne et à l’absurdité de la guerre. L’écrivain a exprimé cette sensibilité absurde dans son roman L’étranger publié la même année que son essai.
Cette œuvre romanesque a sans aucun doute été une inspiration pour la création du film The Man Who Wasn’t There écrit et réalisé par les frères Ethan et Joel Coen en 2001. En effet, selon R. Barton Palmer, « The Man Who Wasn’t There […] offers a deeply particularized context, closely linking the noir narrative to the era that shaped it and thus making present the cultural history hitherto mostly absent in the genre » (1). Nous verrons que ce film, dont les thèmes s’apparentent à ceux du roman de Camus, est un hommage au film noir classique des années 40-50 ainsi qu’une relecture de la philosophie de l’absurde.
UN NÉO FILM NOIR
Le film des frères Coen reprend plusieurs éléments du film noir classique, à commencer par les éléments constitutifs des personnages. La morale ambiguë du protagoniste Ed Crane, dont le silence révèle son aliénation dans un univers hostile, s’exprime entre autres par la violence inouïe dont il fait preuve lorsqu’il commet le meurtre de Big Dave. Bien qu’il soit silencieux, Ed est présent dans toutes les scènes puisqu’il en est le narrateur.
Cet univers renoue avec le film noir classique également à travers ses personnages. Les policiers, les hommes de lois qui tentent de trouver un sens à cette histoire nébuleuse, sont tout à fait impuissants à découvrir la vérité. On dirait qu’ils sortent d’une pièce de Ionesco : le langage lui-même semble les empêcher de communiquer. Le rôle de la femme fatale, quant à lui, revient à Doris Crane, l’épouse d’Ed. Mais ce n’est pas Ed qu’elle séduit ; elle a plutôt une relation extraconjugale avec son patron, Big Dave. Tous deux montent une combine financière qui sera découverte après la mort de Big Dave.
Le jeu de la séduction qui entraîne le héros dans la chute revient plutôt à une jeune adolescente de 16 ans, Rachel « Birdy » Abundasl. Elle amènera le barbier à reconsidérer complètement situation. Ed pensera qu’il pourrait être son gérant si elle décidait de faire carrière en tant que pianiste. La tentation sera assez forte pour qu’il l’amène à San Fransisco passer une audition. La conclusion sera décevante, mais Birdy, voulant lui témoigner sa reconnaissance sur le chemin du retour, fera explicitement à Ed des avances sexuelles qui les entraîneront tous les deux dans un accident de voiture. Et ce sera pour Ed le début de la fin.
L’esthétique du film noir est évidemment reprise dans la réalisation que font ls frères Coen et dans la direction photo de Roger Deakins. Tourné en couleur mais fini en noir et blanc, le film utilise un éclairage low key et des prises de vue en contre-plongée qui sont des techniques expressionistes mettant en valeur le sens de la fatalité. La mise en scène dans un décor urbain rappelle également l’esthétique des années 40-50.
Les techniques narratives reprennent aussi cette esthétique. Le récit sinueux de The Man Who Wasn’t There est en réalité un long flash-back raconté par Ed quelque temps avant sa mort. Ed raconte l’histoire d’un meutre qu’il a commis, des fausses accusations qui en ont découlé, et de l’inévitabilité de sa chute.
L’HOMME MODERNE
Selon R. Barton Palmer, « The focus of The Man Who Wasn’t There is not, as in classic film noir, the identification of, and then a bare escape from, the threat to orders both sexual and cultural posed by an underworld of temptation and rapacious criminality. The Man Who Wasn’t There, surprisingly enough, is about the hope for spiritual growth, the leap of faith made possible by the embrace of meaninglessness. » (2)
À travers la thématique qu’ils développent, les frères Coen nous renvoient à l’œuvre d’Albert Camus, Le mythe de Sisyphe. Selon Camus, le monde est irrationnel et le désir humain de le comprendre et de vivre en unité avec lui est impossible. De cette incompatibilité surgit l’absurde, une vérité toute humaine qui éclaire la conscience et guide ensuite son action. «L'ouvrier d'aujourd'hui travaille, tous les jours de sa vie, aux mêmes tâches et ce destin n'est pas moins absurde. Mais il est tragique qu'aux rares moments où il devient conscient."» (3) .
Dans le film des frères Coen, la relation entre l’identité et le métier est soulignée de plusieurs façons. On le constate d’abord chez le protagoniste dont le nom, Ed Crane, (head + crâne) est inévitablement lié au métier de barbier. De plus, lorsque, le soir, il se pointe à la chambre d’hôtel de Tolliver, qui ne le reconnaît pas, Ed se présente comme étant « le barbier » qui lui a coupé les cheveux dans la journée, même si au tout début du film il admettait « I never considered myself a barber. » Cependant, c’est justement parce qu’il est le barbier qu’il est aussi celui qui n’est pas là. Ed dira plus tard « I was a ghost; I didn't see anyone; no one saw me… I was the barber. » Être un barbier, pour Ed, c’est n’être rien, c’est être insignifiant. L’avocat Riedenscheider lui met d’ailleurs sur le nez : « I'm an attorney, you're a barber; you don't know anything. »
Les autres personnages se définissent également à travers leur métier, mais de façon plus positive. Big Dave est gérant d’un magasin qui porte le nom de son épouse, Nirdlinger’s. Creighton Tolliver, quant à lui, veut donner son nom à la chaîne de nettoyage à sec qu’il veut démarrer. Les personnages se définissent à travers le commerce. Le marché économique est une métaphore du monde dans lequel ils vivent. Leur irrationalité est commune. Mais les personnages en sont inconscients. L’enquête des policiers montre bien comment l’histoire qu’ils essaient de reconstituer est absolument insensée.
Cependant, Ed prend conscience à au moins deux reprises, de l’absurdité de son existence. Il balaie les cheveux sur le sol et ce geste, à chaque fois, entraîne une introspection. Il en parlera à son collègue Frank, qui voit bien son trouble. La vue des cheveux évoque la mort et la vanité de l’existence. Ed déclare : « I mean it's growing, it's part of us. And we cut it off. And throw it away. […] I'm gonna take his hair and throw it out in the dirt. […] I'm gonna mingle it with common house dirt. »
L’avocat Riedenscheider insistera dans sa plaidoirie sur l’irrationalité du monde. Il en fera même son fer de lance, insistant sur le principe d’incertitude d’Heisenberg pour montrer le bien fondé du doute raisonnable auprès du jury : « The more you look, the less you really know. It's a fact. A proved fact. » Le doute raisonnable lui servira à démontrer qu’on ne peut pas connaître la réalité en vérité. On ne peut donc pas condamner Ed à la chaise électrique. Ed se rappelera : « He said I was Modern Man, and if they voted to convict me, well, they'd be practically cinching the noose around their own necks. He told them to look not at the facts but at the meaning of the facts, and then he said the facts had no meaning. »
OMBRES ET LUMIÈRES D’UNE EXISTENCE ABSURDE
Quelle est donc la place de Ed dans ce monde irrationnel? Qui est-il? Big Dave lui aura demandé à deux reprises « What kind of man are you? » et Frank reprendra aussi à deux reprises la même interrogation au procès. C’est peut-être là la question centrale du film. Ed ne sait quoi répondre.
L’absence de réponse est angoissante. Alors qu’il travaillait pour rembourser la banque, Ed aura trouvé momentanément refuge dans l’évasion apaisante que lui offre la musique de Birdy. Il aura cherché la réponse auprès d’une diseuse de bonne aventure, il l’aura également cherchée au fil du récit qu’il raconte. Puis à la fin de sa vie, Ed a un espoir : « I don't know what waits for me, beyond the earth and sky. But I'm not afraid to go. (…) Maybe the things I don't understand will be clearer there, like when a fog blows away. » (4)
Cet espoir qui permet à Ed d’oublier l’absurdité de sa vie est présenté sous la métaphore d’une soucoupe volante qui apparaît vers la fin du film, alors qu’il rédige ses mémoires pour un magazine. Cette image n’est pas dépourvue d’humour. « Although The Man Who wasn’t There, true to the emerging aesthetic of « new sincerity », resurrects the structure of feeling of the late 1940s, the Coens do not take Ed,s musings on spiritual transcendence au grand sérieux. His hopes for such a transformation, in fact, take shape as somewhat cartoonish fantasy. »
Ed est incapable d’assumer l’absurdité de sa vie. Il aura essayé de rediriger sa vie, mais en vain. La pierre de Sisyphe retombe toujours au pied de la falaise. Lorsque la lumière se fera enfin dans la vie d’Ed Crane et que les doutes se dissiperont, ce sera celle, clinique et aveuglante, de la chambre d’exécution. Ed lève la tête. Enfin, peut-être, de l’autre côté, il pourra trouver les mots.
L’esthétique néo film noir épouse très bien la relecture camusienne que font les frères Coen dans The Man Who Wasn’t There. Elle souligne l’irrationalité du monde à travers les ténèbres qui enveloppent constamment les personnages, alors que ceux-ci essaient de jeter de la lumière sur la réalité. L’équilibre entre la forme et le propos du film témoigne de sa force et de sa profondeur.
22 juin 2006
1 - R. Barton Palmer, “Joel and Ethan Coen”, University of Illinois Press, 2004, p. 64.
2 - Ibid., p. 66.
3 - Albert Camus, «Le Mythe de Sisyphe», Paris, Gallimard, coll. Folio essai n° 11, p. 165.
4 - R. Barton Palmer, op cit., p. 79.
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