LE PARADIS PERDU ET RETROUVÉ
Une analyse de «Heaven» (2001)
Il est toujours agréable de voir comment un réalisateur peut être au service d’un film. L’inverse donne souvent des films pompeux et prétentieux qui versent dans la démonstration d’un savoir-faire. Mais lorsque tout converge vers le scénario et son propos, le film gagne une force hors du commun et acquiert souvent une grande finesse.
C’est le cas du film «Heaven», réalisé par Tom Tykwer et sorti sur nos écrans en 2001. Qui pouvait se douter à première vue que deux films aussi différents que «Cours, Lola, Cours» et «Heaven» avaient été faits par le même réalisateur? Alors que le premier présente une facture très moderne, au montage rapide et dynamique, propre à la génération de la fin des années 90, le second est beaucoup plus classique et sobre dans sa forme et ses effets. L’apport du scénariste et cinéaste Krzysztof Kieslowski, dont la renommée n’est plus à faire, y est sûrement pour quelque chose, lui qui aimait développer des thématiques à travers plusieurs oeuvres.
Nous verrons ici les principaux éléments scénaristiques et thématiques qui font de «Heaven» un excellent film. Nous nous permettrons ensuite l’anatomie d’une scène clé pour démontrer comment la réalisation supporte ces éléments.
CONSTRUCTION DRAMATIQUE
Observons d’abord de plus près la construction dramatique de ce film pour mieux en voir l’originalité. L’exposition du film est relativement courte. Le récit commence avec le personnage de Philippa (Cate Blanchett) qui prépare l’installation d’une bombe qu’elle a l’intention de faire sauter dans un édifice à bureaux. L’élément déclencheur qui perturbera l’équilibre initial est le fait qu’elle soit accusée d’avoir provoqué la mort d’une femme de ménage, d’un homme et de ses deux fillettes. Elle apprend que son plan n’a pas fonctionné et tout ce qu’elle avait prévu s’effondre aussitôt, elle qui croyait à son procès pouvoir mettre au jour le réseau de trafic de drogue qui se cache derrière la compagnie Ulcoms Electonics. La stupeur la fait s’effondrer au sol et rencontrer Filippo, avec qui elle formera bientôt un duo complémentaire (la jeune femme et son interprète italien seront dorénavant inséparables). Dès lors, en réponse au déclencheur, Filippo (Giovanni Ribisi) entreprendra le premier noeud dramatique principal : mettre en branle un plan d’évasion.
Le deuxième acte se poursuit jusqu’à la toute fin du film, empruntant des chemins qui l’éloigneront de plus en plus du genre auquel on pouvait croire que le film appartenait, le thriller. De multiples nœuds secondaires surviennent: l’exécution de Vendice (la cible de Philippa), la fuite à la campagne, la complicité du père de Filippo et le refuge chez une amie de Philippa. Le développement de l’intrigue se poursuit ainsi jusqu’au moment où nos deux héros s’engagent de façon irréversible dans l’action, ce que constitue le dernier nœud dramatique principal : le vol de l’hélicoptère de la police.
Ce geste nous conduit aussitôt au moment où la tension est à son point le plus fort, l’apogée dramatique, et inaugure le troisième et dernier acte, qui est d’une brièveté surprenante. À ce moment, l’une des deux forces dramatiques en présence sera vouée à disparaître. Cet événement a lieu lorsque, constatant le vol, l’escouade de police se retourne et se met à tirer en direction de l’engin qui prend de plus en plus d’altitude. Le troisième acte, qui dure ainsi moins d’une minute, se termine quand, hors de portée des tirs, l’hélicoptère disparaît complètement dans le ciel bleu et que l’on n’entend plus que le murmure du vent dans ce nouvel équilibre qui s’installe. La résolution est donc très rapide. Elle n’a lieu que quelques secondes après l’apogée dramatique.
MOTIFS ET THÈME
Le film explore plusieurs motifs très intéressants tout au long du récit, mais nous ne retiendrons ici que les plus importants, ceux qui permettent de voir apparaître le thème qui donne son titre à l’œuvre.
Les âmes soeurs
On peut considérer Philippa et Filippo comme un duo complémentaire constituant un seul héros. En effet, le destin aura fait en sorte que les deux personnages ont presque le même nom. De plus, ils ont la même date d’anniversaire. Au moment où naissait Filippo, à huit heures du matin, Philippa faisait sa première communion, vêtue de blanc comme une jeune mariée. Le lien qui les unit est spirituel: ce sont des jumeaux, deux âmes soeurs que le destin aura réunies grâce à l’amour.
L’amour
Cet amour s’exprime sous plusieurs formes dans le film. Filippo le vit d’abord comme un coup de foudre quand Philippa lui sert la main pour la première fois dans le bureau du procureur. C’est par amour qu’il planifiera l’évasion de sa bien-aimée et sacrifiera sa propre destinée. Plus tard, Philippa répondra par l’affirmative quand le père de Filippo lui demandera si elle l’aime à son tour. La réponse sera lente à venir, mais Philippa l’assumera complètement par la suite.
L’amour inconditionnel du père à l’égard de son fils est une autre forme développée dans le film. Le père, bien qu’il soit policier, va aider les deux fugitifs à s’échapper. Il leur apporte de l’argent et leur propose même de les embarquer pour les aider à franchir la frontière. Mais Philippa et Filippo refusent. Impuissant, le père abandonne son fils à son propre sort, respectant sa volonté.
L’amour d’Ariel pour son frère aîné Filippo le conduira à être complice dans l’évasion de Philippa. Également, le couple trouvera refuge chez une amie d’enfance de Philippa vers la fin du film. L’amour fraternel et l’amitié sont d’autres formes que prend l’amour dans le récit. À chaque fois qu’il intervient, cet amour sauve du malheur.
Le salut
Philippa est un personnage qui, quand elle entreprend de faire sauter Ulcoms Electronics, est complètement désespérée. Elle se sacrifie pour sa cause. Elle n’a rien à perdre car, comme elle le déclarera plus tard, elle ne croit plus en rien, ni en la justice ni en la vie. Filippo lui déclare son amour et elle ne sait que répondre. Tout ce qu’elle souhaite, c’est mettre fin à sa souffrance. Mais peu à peu, l’amour de Filippo fait son chemin en elle, la vie revient dans quelques instants de bonheur, et elle y reprend goût. Elle recommence à sourire. Et le couple monte vers les cieux.
Le paradis
Tous ces motifs convergent vers un thème qui donne son titre à l’œuvre, celui du paradis perdu et retrouvé. Le film montre comment l’amour sauve le monde, comment il vainc le désespoir et la souffrance. La paix revient grâce à l’amour et avec lui les ténèbres sont dissipées. Évidemment, le film joue sur le symbole pour exprimer cette réflexion. Cet aspect spirituel est implicite dans le projet de trilogie que suggèrent les titres «Paradis», «Enfer» et «Purgatoire» dont Kieslowski avait entrepris l’écriture.
«ANATOMIE D’UNE SCÈNE»
Ces éléments thématiques sont bien supportés par la réalisation à travers les prises de vue, la mise en scène et le montage. La séquence dont nous allons faire l’anatomie (de 1:05:31 à 1:12:42) dure un petit peu plus de 7 minutes. Elle commence avec le plan du tunnel et se termine à la dernière image du mariage, juste avant la réception. Elle est constituée de la juxtaposition d’environ 25 plans différents. Cette séquence apparaît comme un pivot dans le film, car il prend une tout autre direction que celle du thriller dont il avait emprunté les formes jusque-là. Désormais, les personnages lâchent prise, tournent le dos au passé et vivent intensément le moment présent.
Le passage symbolique de l’ombre à la lumière est mis en valeur par la mise en scène, au moment où, en train, Philippa et Filippo franchissent un long tunnel sous les montagnes. Alors que jusque-là l’action évoluait essentiellement dans des lieux clos et sombres, le passage du tunnel illustre qu’une nouvelle étape est franchie. Il symbolise une forme de libération et est ponctué par un effet sonore qui crée une insistance sur l’étape franchie. À ce moment, Philippa apprend le nom de Filippo et les deux réalisent qu’ils ont la même date d’anniversaire. Leurs voix se superposent à des plans aériens de la campagne où la lumière vive et les couleurs chaudes contrastent fortement avec l’univers urbain et plus froid que les deux personnages viennent de quitter. Les plans aériens évoquent une omniscience bienveillante qui veille sur eux. Les lents mouvements créent un effet apaisant.
Les personnages descendent du train et avance un peu plus dans la campagne. À son tour, la caméra descend sur eux et s’arrête à un plan buste. Philippa déclare, en voyant le paysage, que c’est comme si rien ne s’était passé. Un raccord de regard nous dévoile ce qu’ils observent. Ce montage nous associe un bref instant aux personnages, juste avant de nous en distancier dans un plan d’ensemble où nous voyons le couple reprendre sa route. Ce temps d’arrêt dans leur marche montre comment Philippa a l’impression de revenir à l’innocence de son enfance, comme un retour aux sources. Un fondu enchaîné suggère une ellipse tandis qu’ils traversent la place publique et se rendent à l’église.
La scène suivante est une scène clé du film. Dans un travelling avant, elle présente un confessionnal avant de nous révéler les personnages assis dans le premier banc de l’église. Le dialogue avait déjà commencé à l’extérieur, alors que la coupe audio précédait la coupe visuelle. Ce montage a pour effet de contracter le temps et suggérer la confession. Tout se passe lentement à l’intérieur. La caméra, toujours en lents va-et-vient dans un mouvement d’arc, illustre la dynamique de l ‘échange. Le montage du dialogue, en champ - contrechamp, fait en sorte que la caméra franchit l’axe de 180° à sept reprises. Ce positionnement inhabituel de la caméra montre comment on entre dans l’intimité des personnages. Car les deux passent aux aveux : Philippa énumère les «dégâts» qu’elle dit avoir causés, alors qu’à la toute fin Filippo lui avoue son amour. Deux mondes complètement différents se rencontrent. Puis la musique arrête pendant quelques secondes, le temps que Filippo pose sa tête sur celle de Philippa et la prenne dans ses bras. La profondeur de champ, très restreinte, renforce l’intimité du couple.
Dans le plan suivant, dont la coupe franche est ponctuée par un retour de la musique, la mise en scène, à travers les coiffures et les costumes, illustre comment les personnages poursuivent leur transformation. Ils se font raser les cheveux. Cette coiffure leur donne l’allure de deux enfants et symbolise un nouveau départ, une nouvelle naissance. Les deux personnages se ressemblent beaucoup par leurs vêtements également. Leurs T-shirts blancs évoquent la pureté et l’innocence qu’ils retrouvent en dehors de la ville, loin de la civilisation. Ces vêtements unisexes montrent comment ils sont dépourvus d’identité propre. Ce dépouillement est encore plus fort chez Filippo, qui a abandonné l’uniforme de la police, hérité du père et lié aux projets de carrière qu’il avait déjà amorcée chez les Carabinieri. La scène chez le barbier se termine par un rack focus qui insiste une fois de plus sur la complicité des amants.
Enfin, la séquence que nous étudions se termine par des plans en plongée sur un mariage qui a lieu dans l’église juste à côté. Cette scène nous permet d’introduire l’amie de Philippa qui sera appelée à jouer un rôle actif dans leur survie, mais a aussi un rôle symbolique. Elle représente l’union de Philippa et Filippo, désormais scellée.
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Si le précédent film de Tykwer présentait ses histoires sur un plan horizontal où la course contre la montre était le principal objet de développement, il est intéressant de constater que dans «Heaven» il en va tout autrement et que l’axe est vertical. Le temps, grâce à l’amour, y est à toute fin pratique anéanti. L’éternité est retrouvée. Le film repose sur un scénario fin et subtil qui ne se préoccupe pas des artifices auxquels on est habitué. Kieslowski, maître en la matière, nous propose une réflexion sur le paradis que Tykwer a très bien su mettre en valeur. C’est un film qui, par sa force et sa finesse, nous habite encore longtemps après qu’on l’ait vu.
8 novembre 2006 |