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GRÉGOIRE BÉDARD

LE MEILLEUR DES MONDES POUR BIENTÔT

BIEN que Le Meilleur des Mondes soit souvent comparé à 1984, de George Orwell (dont Huxley fut le professeur de français), le monde qu’il dépeint en diffère largement; il faut avoir à l’esprit qu’au moment de l’écriture, en 1931, la Seconde Guerre Mondiale n’avait pas encore eu lieu (Hitler n’était pas même au pouvoir), non plus les grandes purges exterminatrices de Staline (1936-38). Huxley, dans une préface au roman qu’il rédigea 15 ans plus tard, avoue que c’est peut-être là l’une des faiblesses de son oeuvre que d’avoir ignoré les progrès de la bombe atomique et son impact social et politique. Et même si l’écriture romanesque, quant à elle, présente aussi des lacunes, il n’en demeure pas moins que le roman est digne d’intérêt pour la thèse qu’il présente et sur laquelle on se penchera. Comme l’auteur lui-même l’écrit: “un livre sur l’avenir ne peut nous intéresser que si ses prophéties ont l’apparence de choses dont la réalisation peut se concevoir” (1).

2540

L’historien des religions Mircea Eliade nous apprend une distinction notable entre la société traditionnelle et la société moderne qu’il sera ici utile de connaître, car Huxley la pousse à son point limite: la société traditionnelle, dans ses structures mêmes, se réfère constamment à un niveau transcendant, divin, qui remonte à l’origine sacrée du monde se révèlant dans les mythes fondateurs tandis que la société moderne, quant à elle, a désacralisé presque complètement ce rapport, avec lui l’espace et le temps, pour leur substituer les progrès scientifiques de l’homme. Alors que la première se vivifie en retournant rituellement dans le temps primordial des commencements, la seconde le fait en se tournant vers un futur où existera, à force de progrès, espère-t-on, la Cité idéale (que Thomas More appelle “Utopia”).

Partant de ce point de vue, Huxley imagine la société moderne à son point le plus poussé. Le monde qu’il décrit est complètement désacralisé; l’esprit de l’homme a remplacé la transcendance divine. On ne parle plus même de Dieu, mais de Ford, le nouveau Christ. Ironiquement, le symbole de la croix chrétienne a été modifié: le haut en a été tronqué, voici alors un “T” faisant référence au modèle de voiture de Ford, modèle “révolutionnaire” dont l’année d’invention marquera de façon définitive cette nouvelle ère de progrès et de bonheur collectif, celui de l’homme tout-puissant, et sera “choisie comme date d’origine de l’ère nouvelle”.

Pour saisir mieux la référence à Ford, il faut se rappeler que le modèle “T” (la forme de la voiture) était destiné à être “l’automobile du travailleur”. Il fut introduit en 1908 par Henry Ford qui en perfectionna les techniques de montage de façon à faire chuter le prix de vente pour qu’il soit abordable. Ainsi, la Compagnie Ford a été l’une des premières à gérer le travail de façon rationnelle, telle que proposée par l’ingénieur Frederick Winslow Taylor, en décomposant les tâches des ouvriers de manière à ce que le travail se fasse à la chaîne, augmentant ainsi rapidement la productivité de l’usine. C’est aussi pendant cette période que les Américains, grisés par le confort technologique naissant, inventèrent la société de consommation et le nouveau style de vie en découlant: l’“American way of Life”. “L’automobile universelle” de Ford fut de cette façon produite à des millions d’exemplaires uniformes dans le monde entier.

Le roman d’Huxley se passe en l’an 632 de Notre Forderie (pour nous: 2540). Ainsi, tout sur Terre, sous l’auspice d’un gouvernement mondial, est fabriqué par l’être humain, le grand Créateur. Complètement tout est maîtrisé par l’homme, de la naissance à la mort. Désormais, “ce que l’homme a uni, la nature est impuissante à le séparer”, car tout est conçu de façon rationalisée, calculée.

“Communauté, identité, stabilité” sont les clefs du bonheur collectif. Le roman s’ouvre sur une description des progrès de la biotechnologie; les humains sont fabriqués en laboratoire selon un processus de bourgeonnement et de multiplication des cellules qui permet de produire 96 jumeaux identiques à partir d’une seule cellule: “le principe de la production en série appliqué enfin à la biologie”. Des milliers de jumeaux sont ainsi produits. On quitte “le domaine de la simple imitation stérile de la nature, pour entrer dans le monde beaucoup plus intéressant de l’invention humaine”. L’humanité sort en série, en parfaite santé; les hommes sont virils, les femmes pneumatiques, tous et toutes conformes au type normal, en groupes uniformes qui ne se distinguent que par la couleur de leurs vêtements, tous “instruments majeurs de la stabilité sociale”.

Les créatures physiquement parfaites sont ensuite soumises à une longue période de conditionnement hypnopédique, nuit et jour, qui assurera leur prédestination. Car il n’y a “pas de civilisation sans stabilité sociale. Pas de stabilité sociale sans stabilité individuelle”. Des centaines de répétitions des mêmes messages leur sont imposés jusqu’à l’âge où ils peuvent enfin produire pour la société: “Soixante-deux mille quatre cents répétitions font une vérité”. On parfait ainsi leur identité, le but de ces vérités étant de “faire aimer aux gens la destination sociale à laquelle ils ne peuvent échapper” et faire en sorte d’abolir toute résistance au système, tout défaut.

Conditionnée en castes d’Alphas, Bétas, Gammas, Deltas et autres Epsilons qualifiés de Plus ou de Moins et garantis stériles, l’identité individuelle est abolie par le conditionnement au profit de la communauté. Les formules répétitives auxquelles sont soumis tous les enfants sont d’une référence proverbiale: “Chacun travaille pour tous les autres. Nous ne pouvons nous passer de personne”, “Dès que l’individu ressent, la communauté est sur un sol glissant”, etc. Le conformisme est source de stabilité parce que chacun s’insère comme un maillon parfait dans la chaîne sociale parfaite.

La démocratie ne sert plus le corps social et l’histoire devient une chose désuète, dénuée de tout intérêt. L’on n’a guère davantage besoin de penser à l’avenir. “Ne remettez jamais à demain le plaisir que vous pouvez prendre aujourd’hui”. Et l’on consomme les jeux et les loisirs, on écoute la “musique synthétique”, on va aux cinémas-sentants, on fuit la nature, car elle “ne fournit de travail à nulle usine”. “Mieux vaut finir qu’entretenir” et “plus on reprise, moins on se grise” sont les grandes formules du consumérisme salvateur.

Dans ce meilleur des mondes dirigé par la raison, en cas d’émotion, une situation particulièrement perturbante, il y a toujours ce soma, substance chimique créée pour le bien de tous, dont “un centicube guérit dix sentiments” et qui assure une insensibilité et une neutralité à toute épreuve. Pourquoi même s’amouracher? On ne s’unit pas par le mariage, on butine d’une chair à l’autre. Vous sentez tout à coup que vous pourriez être conscient de votre solitude? Pas de problème: “un gramme à temps vous rend content”.

Un long cheminement historique a mené au meilleur des mondes. En l’an 141 N.F. (2049), il y eut une guerre chimique de neuf ans où l’explosion de bombes incroyablement efficaces était “à peine plus bruyante que l’éclatement d’un sac en papier”, guerre pendant laquelle on n’hésita pas non plus à contaminer les approvisionnements. Puis il y eut un grand effondrement économique, après lequel il fallut choisir “entre l’Administration Mondiale et la destruction”. Puisqu’on gouverne “avec le cerveau et avec les fesses, jamais avec les poings”, on commença une nouvelle période de consommation obligatoire, dans l’intérêt de l’industrie. Il n’y a que la programmation qui puisse sauver l’humanité ainsi égarée et malheureuse. Que faire de “la liberté d’être bon à rien et d’être misérable. La liberté d’être une cheville ronde dans un trou carré”?

Il y eut encore des massacres des “pratiquants de la Vie Simple” et autres fanatiques qui furent aussitôt gazés, mais après plusieurs massacres, les Administrateurs du nouvel ère “se rendirent compte de l’inefficacité de la violence” et c’est là que la thèse d’Huxley se rapproche le plus de celle d’Orwell: il faut abolir la pensée, car ces chevilles rondes “ont tendances à avoir des idées dangereuses sur le système social et à contaminer les autres de leur mécontentement”. Il faut abolir la liberté. Pour accéder au bonheur.

Mais voilà l’originalité de la thèse d’Huxley: tout repose sur “le problème du bonheur”, le plaisir étant le talon d’Achille où tous peuvent succomber. Huxley explique ainsi dans sa préface que, plus efficace encore que la violence, l’atout serait de contrôler une population “d’esclaves qu’il serait inutile de contraindre, parce qu’ils auraient l’amour de leur servitude” (2). Dans ce sens, “les plus grands triomphes, en matière de propagande, ont été accomplis, non pas en faisant quelque chose, mais en s’abstenant de faire” (3). L’idée est simple, mais originale: dans le meilleur des mondes, où la liberté est définitivement abolie, personne n’est malheureux. La population est devenue, de son propre gré, l’esclave du bonheur.

1999

La course s’accélère vers le nouveau monde. Le développement rapide de la technologie et des transports, dans la deuxième moitié de ce siècle, a catalysé la mondialisation de l’économie, contraint les États-nations à redéfinir leurs politiques et participé à créer des organismes de supervision mondiale. Ainsi, à la fin de la Seconde Guerre mondiale, on assiste à la création de deux nouvelles institutions, le Fonds Monétaire International et la Banque Mondiale, basés à Washington. La Banque Mondiale, pour contribuer à la croissance économique, mettra à la disposition des pays des ressources d’investissement permettant des projets de développement et des réformes. Le FMI, quant à lui, surveillera le système monétaire international et les problèmes de dette, et favorisera aussi la mise en oeuvre de politiques structurelles dans les pays en voie de développement.

Après la guerre, on se sera appliqué à mettre sur pied un ensemble de réformes sociales et de mesures économiques pour lutter contre la pauvreté et le chômage. Mais pendant la guerre froide, la lutte menée contre le communisme participe à la radicalisation d’une philosophie libérale s’affichant contre l’intervention d’un État social. Le néo et l’ultra-libéralisme ont tôt fait de gagner les hautes sphères politiques en Angleterre, sous Margaret Tatcher, et aux États-Unis, sous Ronald Reagan. Les politiques néolibérales se sont propagées et ont participé à la déconstruction de l’État social dans la plupart des grands pays industrialisés.

Mais mondialisation et néolibéralisme font des ravages: les crises économiques se succèdent d’année en année, d’une région du globe à l’autre: Mexique (1994-95), Asie du sud-est (1997), Russie (1998), Brésil (1999). La Banque Mondiale et surtout le FMI sont au ban des accusés, avec leurs réformes structurelles néolibérales. La poudre prend feux dans nombres de nations où les problèmes économiques et politiques persistent et s’aggravent. La mondialisation se passe dans le chaos. La guerre s’embrase en Yougoslavie, ailleurs des conflits éclatent, la misère augmente et les réfugiés affluent de partout. La démocratie sociale est un irritant au marché et l’histoire devient une chose finie, dénuée de tout intérêt. Il est impératif de se soumettre à une nouvelle façon de vivre et de penser, de travailler et de produire, de consommer et de jeter, se soumettre à une nouvelle économie, celle du monde mondialisé de demain. La libéralisation, la déréglementation et la privatisation sont devenus les mots d’ordre faisant en sorte que l’économie de marché a remplacé la politique comme régulateur de l’espace social. Désormais, le capital gouverne mondialement. Il faut choisir entre le nouvel ordre mondial et la destruction.

Dans un monde où la finance règne, le néolibéralisme “encaste” la société. En 1999, le rapport du Programme des Nations-Unies pour le développement révèle que 20% des plus nantis de la planète possèdent 86% de la richesse mondiale, alors que 20% des personnes les plus pauvres n’en possèdent que 1%. Le rapport conclut que la mondialisation qui s’accélère depuis quelques décennies est un phénomène qui ne fait que commencer. Ailleurs, on calcule que 359 milliardaires les plus riches possèdent un montant équivalent au revenu de 45% de la population mondiale, soit près de 2,5 milliards d’individus (4). L’identité individuelle est abolie au profit de la sphère économique: nous ne sommes plus des êtres humains, mais une ressource humaine (5); nous ne sommes plus des citoyens, mais des consommateurs. Et si l’on parle des castes du pouvoir financier, George Soros, Ruppert Murdoch, Ted Turner ou Bill Gates, avec sa fortune personnelle de 90 milliards, sont certes des Alpha Plus; les employés dans les fabriques de vêtements du Honduras qui travaillent à 0,31$ de l’heure (6) en sont sans doute les Epsilons.

On ouvrira bientôt une nouvelle période de consommation obligatoire, dans l’intérêt de l’industrie. En 1998, on voulait secrètement faire signer par les États, pour les engager dans un processus irréversible de déréglementation commerciale et de protection du profit privé, au détriment de la démocratie, un Accord Multilatéral sur les Investissements qui fut dénoncé par les citoyens. Les négociations de l’AMI devraient reprendre à l’OMC à l’automne 1999 sous la forme d’un Partenariat économique transatlantique. “Négociations conduites dans l’ombre, sans contrôle démocratique, et, espère-t-on, accord final signé à la va-vite: le PET poursuit la même ambition que l’AMI, livrer au capital toutes les activités humaines, sans restrictions ni entraves, et ainsi dépouiller l’Union européenne, les États et les collectivités locales de leur capacité à conduire des politiques autonomes — économiques, sociales, culturelles, environnementales” (7).

L’uniformisation des cultures est amorcée solidement. L’“American way of life” s’étend à travers ses canaux: MTV, CNN, McDonald’s. Il n’y a que la programmation qui puisse racheter les poches de résistance. Les formules répétitives auxquelles sont soumis les enfants sont sans relâche: à sept ans, un enfant voit quelque 20 000 spots publicitaires par an (8). Le disque d’une seule chanteuse se vend par dizaines de millions d’exemplaires; un succès au box-office rapporte à un film plus d’un milliard de dollars. Nous sommes alimentés en information par l’industrie sournoise de l’applatissement de la pensée, la machine de la propagande médiatique du capital: au Québec trois propriétaires possèdent à eux seuls 80% du tirage des quotidiens francophones. Radio, télévision et presse écrite sont “interreliées”. Le commerce est mondialisateur, le capitalisme indifférent et le marché sans frontière (9). Le conformisme est source de stabilité parce que chacun s’insère comme un maillon naturel dans l’ordre spontané du marché. Voilà le refrain hypnopédique que l’on chante dans le portique du XXIe siècle.

Vous sentez tout à coup que vous pourriez craquer sous le poids de la dépression et vous avez besoin d’un stimulant? Pas de problème: un comprimé de Prozac à temps vous rend content. Hier Prozac, demain Viagra, même si on en meurt.

On produit et l’on vend de tout. Ne reste que les humains.

Or, en 45 ans de recherche, la biotechnologie fait des progrès monstres, c’est le cas de le dire. En 1997, Ian Wilmut produit un clone fabriqué à partir d’une cellule ordinaire adulte de mouton: la fameuse Dolly. En janvier 1998, le tonitruant Américain Richard Seed, riche de 25 millions de dollars, proclame être “prêt à 90%” à procéder à un clonage humain et annonce qu’il commencera les premières expériences au printemps de la même année (10). En décembre, en Corée du Sud, Lee Bo-yeon et son équipe produisent “un embryon de quatre cellules à partir d’un ovule d’une femme et d’une cellule de sa peau” (11). L’embryon aurait été détruit par respect des règles en vigueur en matière de clonage dans les laboratoires coréens. L’eugénisme utopique est à nos portes.

Le problème du bonheur est résolu dans un monde où la liberté est une marque de yogourt, “où le seul processus révolutionnaire est une méthode de nettoyage à sec, où l’Absolu est un bar topless, où le National est une école de conduite automobile” (12). Plus efficace encore que la violence. Inutile de contraindre. Triomphe en matière de propagande. S’abstenir d’intervenir.
Roman? Réalité? La lecture en 1999 du Meilleur des Mondes donne froid dans le dos. Peut-être que la seule vraie faiblesse du roman d’Huxley, c’est d’avoir situé le meilleur des mondes trop loin dans le temps. Mais l’écrivain corrigeait déjà le tir dans sa préface de 1946: “Il semble pratiquement possible que cette horreur puisse s’être abattue sur nous dans le délai d’un siècle” (13). Une incroyable lucidité.

27 septembre 1999


1- Aldous Huxley, Le Meilleur des Mondes, Paris, Livre de poche, 1972, p. 12.
2- Aldous Huxley, op. cit., p. 19.
3- Aldous Huxley, op. cit., p. 20.
4- Michel Bernard, L’utopie néolibérale, Montréal, Chaire d’études Socio-économique, 1997, p. 39.
5- Riccardo Petrella, Écueils de la mondialisation, coll. Les grandes conférences, Fidès, 1997, p. 36.
6- Michel Bernard, op. cit., p. 166.
7- Christian De Brie, “L’AMI nouveau va arriver”, Monde Diplomatique, mai 1999, p. 13.
8- Herbert I. Schiller, “Décervelage à l’américaine”, Monde Diplomatique, août 1999, p. 15.
9- Benjamin R. Barber, “Culture McWorld contre démocratie”, Monde Diplomatique, août 1998, pp. 14-15.
10- Anna Alter, “Des brebis et des clones”, Marianne n° 44, p. 54.
11- Sylvie O’dy, “Clonage humain, c’est parti!”, L’Express n° 2486, p. 50.
12- Pierre Falardeau, La liberté n’est pas une marque de yogourt, Montréal, Stanké, p.
13- Aldous Huxley, op. cit., p. 23

publié dans: Ao! Espaces de la parole, vol. V, n° 3, p. 22