LE NOUVEAU MONARQUE
DANS le grand concert de l’information, les publi-reportages du téléjournal nous chantent sur un air vieillot l’arrivée du nouveau monde et la presse écrite nous fournit les paroles dès le lendemain. Le refrain à la mode, c’est qu’il semblerait que la chute du Mur de Berlin et l’écroulement de l’Union soviétique viennent mettre un terme historique au vingtième siècle, comme la mort de Louis XIV en 1715 signifiait la fin du siècle classique et le lent début d’une ère nouvelle, celle des Lumières. Dans ce monde mondialisé, il n’y a plus aucun repère, il n’y a que des experts, et il faut s’y fier (ils connaissent ça, eux, ça fait des siècles qu’ils vivent...). Une nouvelle façon de vivre et de penser, de travailler et de produire, de consommer et de jeter: une nouvelle économie, quoi, un nouveau monde, celui du XXIe siècle.
On continue pourtant à vivre la suite d’un vingtième siècle qui fait piètre figure avec sa banalisation, sa médiatisation et son industrialisation de la mort — le vingt-et-unième qui commence maintenant ne semble guère différent, avec cette distinction notable cependant: il est devant nous, et non derrière. Le Léviathan est en face et nous regarde droit dans les yeux. Et quand on jette un coup d’oeil sur les ruines laissées par le récent ravage néolibéral, on constate que les défis ne manquent pas si l’on veut le combattre: démographiques, culturels, politiques, économiques, sociaux, écologiques — c’est le plein emploi pour tout le monde, assurément. Mais c’est un travail bénévole, jusqu’à nouvel ordre.
La mondialisation de l’économie est la nouvelle étape du capitalisme (1) et ce ne sont pas les moyens qui manquent pour faire passer le message. Catalysée par le développement rapide de la technologie, elle est le seuil d’entrée obligatoire de ce nouveau monde. Il faut signer le registre du libéralisme économique et de la déréglementation du commerce et de l’investissement. Il faut “s’adapter” aux règles de ce nouveau jeu mondial complètement surréaliste: être technologiquement bien développé, être souple et concurrentiel, car c’est en bout le ligne le plus compétitif qui gagnera le monde à l’issu de la partie.
Le mécanisme des instincts sauvages de survie, sous couvert de rationalité, règle de façon “naturelle” tout le marché. Celui-ci apparaît comme un nouveau dieu, l’entité parfaite qui transcende la communauté humaine: autorégulateur, unique, partout à la fois. La sainte trinité du marché (libéralisation, déréglementation, privatisation) (2) nous propose une nouvelle alliance et il faut bien être contre le progrès pour s’y opposer, il faut être contre l’histoire elle-même. Toute résistance est vanité, le libéralisme et le capitalisme triomphent.
LA DOCTRINE
L’étymologie du mot “libéralisme” nous renvoie à la “générosité”, en latin “liberalis”. Importé d’Angleterre par des intellectuels qui y avaient séjourné, le libéralisme est apparu en France au XVIIIe siècle, dans le contexte politique de la monarchie absolue. Les philosophes pré-révolutionnaires ont opposé au droit divin du monarque les droits naturels des individus à la vie et à la liberté. Ces droits naturels ont conduit à la “Déclaration des droits de l’homme et du citoyen”, proclamée le 26 août 1789.
Dans cette déclaration, les droits naturels se voyaient précisés et élargis en vue d’une société nouvelle et plus juste. Ayant été opprimés par le pouvoir, les révolutionnaires français ont exprimé leur besoin de sauvegarder ainsi leurs droits naturels: “Les représentants du peuple français, constitués en Assemblée nationale, considérant que l’ignorance, l’oubli ou le mépris des droits de l’homme sont les seules causes des malheurs publics et de la corruption des gouvernements, ont résolu d’exposer, dans une déclaration solennelle, les droits naturels, inaliénables et sacrés de l’homme, afin que cette déclaration, constamment présente à tous les membres du corps social, leur rappelle sans cesse leurs droits et leurs devoirs; afin que les actes du pouvoir législatif et ceux du pouvoir exécutif, pouvant être à chaque instant comparés avec le but de toute institution politique, en soient plus respectés; afin que les réclamations des citoyens, fondées désormais sur des principes simples et incontestables, tournent toujours au maintien de la Constitution et au bonheur de tous.”
Le deuxième article de cette Déclaration stipule que “le but de toute association politique est la conservation des droits naturels et imprescriptibles de l’homme” et que “ces droits sont la liberté, la propriété, la sûreté et la résistance à l’oppression”. Issus pour la plupart d’une bourgeoisie en plein essor, les rédacteurs de la Déclaration ont également tenu à exprimer, dans le dernier article, que “la propriété étant un droit inviolable et sacré, nul ne peut en être privé, si ce n’est lorsque la nécessité publique, légalement constatée, l’exige évidemment, et sous la condition d’une juste et préalable indemnité.”
Pour les penseurs libéraux classiques, propriété privée et liberté vont de pair; la propriété privée représente le seul moyen effectif de protection de la liberté. La propriété privée serait une forme de décentralisation du pouvoir qui protège les sujets libres contre les restrictions étatiques. La question centrale de la théorie politique libérale est de savoir s’il est possible de justifier l’autorité politique et de savoir comment le faire, car toute restriction à la liberté doit être justifiée. Tout repose donc en grande partie sur la place de l’État dans la société. Le libéralisme voudrait réduire autant que possible les interventions de l’État, car son engagement à protéger la liberté imposerait lui-même des limites à la liberté (au droit de propriété).
Depuis son accession à la sphère politique, la bourgeoisie a activement participé à transformer le pouvoir. Le capital étant une institution qui donne du pouvoir, il avait conféré à la bourgeoisie une force sociale. La bourgeoisie a donc fait du libéralisme économique qui avait favorisé son essor (et dont l’un des principes fondateurs est le droit de propriété), le garant des droits de l’homme. Le pouvoir s’est vu transféré peu à peu vers le capital, déjà entre les mains de la bourgeoisie. C’est à peu près ainsi qu’est né le capitalisme, c’est-à-dire, à la lettre, la “mise en valeur du capital” qui apparaît alors comme une chose naturelle et bonne. Le capitalisme, aux yeux des bourgeois, est au-dessus de tout. Il incarne la justice sociale, parce qu’il symbolise et consolide le pouvoir de la bourgeoisie. Il établit, cependant, un rapport d’homme à homme qui n’a rien à voir avec la dignité humaine, mais plutôt avec le capital accumulé par chacun par le biais du travail. Le pouvoir du capital repose précisément sur la différence de potentiel des propriétaires, il repose sur l’inégalité de son accumulation. Pour survivre, le capitalisme doit sans cesse assurer l’accumulation inégale du capital, la recherche de profit étant la condition de survie du capitalisme. L’expansion et la croissance lui sont nécessaires comme l’air et l’eau le sont pour nous.
Le discours néolibéral, qui reprend la doctrine classique et même, dans certains cas, la radicalise, tourne autour de la place du marché dans notre société. La théorie du capitalisme repose sur celle du libéralisme, qui place le droit de propriété au-dessus des autres droits, car il apparaît comme un garant du droit à la liberté et à la vie. Mais que fait-on si l’on ne possède justement aucune propriété pouvant défendre notre vie et notre liberté? Que fait-on quand on ne possède rien, quand rien ne peut nous défendre? Les libéraux disent qu’ils faut faire confiance aux possédants: ils prendront charitablement notre défense. Il faut donc faire confiance au marché, car, par la force des choses, l’équilibre va s’établir de lui-même. Or, ce n’est pas du tout ce que l’on constate. L’inégalité des richesses mène au totalitarisme des possédants. La générosité n’est pas un absolu, car chacun cherche son profit; les forces sont inégales et mènent davantage à la barbarie qu’à une société égalitaire.
LA RÉALITÉ
La liberté de mouvement du capital, réclamée, légitimée et mise en place par les instances néolibérales a défait le monstre de ses chaînes: il faut que l’État, gardien du bien public, se retire et laisse pleine motricité à la nouvelle créature; il ne doit que préserver les investissements. La monnaie elle-même devient marchandise, impose ses règles d’assainissement des finances publiques, et opère une séparation entre une économie réelle de bien public et une économie financière qui s’autonomise. Toute la question de la redistribution des richesses pose problème.
L’être humain devient une marchandise. “Devenue ressource, la personne humaine n’est plus un sujet social ayant des droits, des envies, des besoins. Elle n’est qu’un coût pour l’entreprise selon les critères d’efficacité et de performance (en terme de rentabilité, de profit) fixés et évalués par ceux qui ont le pouvoir de direction et de contrôle de l’activité de production.” (3) Nous voilà bientôt dans une situation semblable à celle de 1950... un recul d’un demi-siècle!
La mondialisation financière, fer de lance des capitalistes enfiévrés, révèle une fragilité qui relève davantage de l’écroulement que de la force motrice: depuis le krach boursier de 1987, nous avons connu la crise mexicaine (1994-95), la crise asiatique (1997), la crise russe (1998), la crise brésilienne (1999). À quand une crise chinoise “qui porterait le coup de grâce au Japon” (4)? À quand une crise en Amérique latine qui aurait tôt fait d’entraîner avec elle l’Amérique du Nord, puis finalement le reste de l’Occident et du monde?
L’absence cruelle du politique se fait sentir. Grâce au développement d’institutions veillant sur les acteurs financiers, on était capable de maîtriser les phénomènes de crise. Mais maintenant, le marché est lâché lousse, comme un chien enragé: “le retour des crises financières traduit l’absence de telles institutions à l’échelle mondiale, alors que les marchés des biens et services et l’espace financier sont devenus globaux” (5). Il faut reconquérir l’espace occupé par les grands intérêts multinationaux au profit du bien public et de la démocratie. Seule une communauté humaine solidaire peut engager le pas dans cette direction.
Mais nous assistons à la fabrication de ghettos où les exclus sont rejetés vers la spirale de la misère. La guerre du Kosovo nous le montre, les puissants fournissent les armes aux plus désespérés par les effets de la mondialisation pour qu’ils s’égorgent entre eux. L’écart entre riches et pauvres se creuse: alors que les actifs financiers ont quadruplé depuis vingt ans, 20% de la population ne gagne qu’un dollar par jour, 1.3 millard d’êtres humains n’ont pas accès à l’eau potable, 800 millions sont mal nourris (6). L’image est frappante dans le documentaire de Magnus Isaacson (“Le nouvel habit de l’empereur”): un lent panoramique nous fait passer d’un gicleur sur le terrain clôturé d’une compagnie à un taudis mexicain voisin où règnent des monceaux de déchets et dont les propriétaires n’ont même pas accès à l’eau potable. Et l’on construit des palaces et des villes privées, à sécurité militarisée, pour fermer les yeux sur l’autre visage de la mondialisation et vivre tranquille.
La concurrence a augmenté le nombre de mises à pieds dues aux nouvelles technologies qui remplacent les employés, elle a bien souvent alourdi la tâche des travailleurs qui restent, elle a favorisé l’élimination de contraintes importantes pour la protection de l’environnement, en même temps qu’elle a augmenté le désir des gouvernements d’attirer les investisseurs pour relancer l’emploi de plus en plus rare. La mondialisation a favorisé la précarisation des travailleurs et la destruction de l’environnement. Voilà l’autre visage de la force des choses, l’autre visage des impératifs du marché mondialisé. On raconte que tout cela devrait s’autoréguler, que ces problèmes vont se régler d’eux-mêmes après quelques années. Ça fait des décennies que ça dure. Des populations entières sont exploitées et certaines ressources de la planète commencent déjà à manquer… On pense déjà à “pétroliser” l’eau, une ressource indispensable pour la survie!
Si, grâce à de nouvelles technologies, le marché se “mondialise”, nous devons aussi “mondialiser” les règles nous armant contre le nouveau monarque de droit divin que cherchent à sacrer dans des accords multilatéraux des corporations qui n’ont aucune responsabilité sociale. Dans le nouveau contexte actuel, il faut redonner l’espoir d’une force et d’une lutte “mondialisée”. Nous devons nous unir et travailler ensemble afin que les citoyens reprennent démocratiquement le politique, pour assurer la responsabilité sociale et la démocratie. Nous devons nous munir d’institutions qui réglementeront la vie économique pour le bien de tous et établir les droits de l’être humain au-dessus du droit de propriété des corporations. Il ne s’agit peut-être pas tant d’interdire la propriété privée, comme on a voulu le faire jadis, que de la soumettre universellement aux droits uniques des êtres humains à la liberté et à la vie. Ce serait une autre victoire permettant la lutte sans fin contre la misère et la souffrance, les deux valets de la mort auxquels sont confrontés quotidiennement, depuis des années, les trois quarts d’entre nous. •
23 juin 1999
1- Jean-Philippe Pleau, «Le capitalisme franchit une nouvelle étape», Ao! Espaces de la parole», V-1, p.p. 44-45.
2- Riccardo Petrella, Écueils de la mondialisation, coll. «Les grandes conférences», Fidès, 1997, p. 24.
3- Riccardo Petrella, op. cit., p. 36.
4- Jean-François Kahn, “Le capitalisme risque-t-il d’exploser en plein vol?”, Marianne, n° 72, p. 13.
5- Guillaume Duval, “Trois défis pour le XXIe siècle”, Alternatives économiques, Hors-série n° 40, p. 74.
6- Michel Beaud, “Richesses et pauvretés dans la mondialisation”, Alternatives économiques, Hors-série n° 35, p. 22.
publié dans: Ao! Espaces de la parole, vol. V, n° 2, p. 25
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